Je pars à la recherche du col de Ferula sur un sentier. Mais après avoir vagué sur un sentier évanescent envahi par les ronces, je renonce. Le dieu Liste ne mérite pas trop de sacrifices. Il faut à la recherche des cols du plaisir comme stimulant. Onfray, je pense, serait d’accord avec moi sur ce point. Encore qu’il y ait plaisir et plaisir. Quel type de plaisir peut-on trouver à déniger Freud au moyen de racontars de type « tabloïd » ? Dénigrement et ressentiment envieux ne sont pas du côté du plaisir. Je reprends mon chemin, seul cette fois, mais toujours sur la route que frayent mes amis cyclophiles. Une petite visite à la bocca d’Ava et j’arrive à Orone sans avoir rejoint les cyclosophes. A quelques encablures, la Foce d’Olmo me tend son chemin. Il s’avérera inutile que je sois monté jusque-là car j’y repasserai dans quelques jours. Mais nos tracés sont incertains, notre devenir, flou, et la Liste se nourrit au jour le jour. De toute façon, qu'y a-t-il d'utile à vélo ? Nous ne faisons que décrire des chemins qui ne nous mènent nulle part, sur des palimpsestes sans cesse redessinés.
Maintenant, je cherche à boire car j’ai très soif. Il fait bien chaud et c’est très agréable mais mon vélo ne porte plus ces 49 kg d’eau habituels. Bien sûr pour monter, je suis allégé, mais le revers de la médaille – toute médaille, même cyclosophique, comporte un revers à son avers – c’est que mon sang, précieux pour alimenter en oxygène les bielles qui meuvent mes roues, voit son taux de sel augmenter, et puis le glycogène a besoin d’eau, et puis s’impose la fameuse formule : 2% de manque d’eau, c’est une baisse de 20% de l’efficience musculaire, et puis j’ai soif, soif, très soif et toujours soif. Ne trouvant pas une trace de fontaine, aucun Bonnefont dans les parages, je frappe à la porte d’une maison à Pruno. Une femme avenante veut bien me remplir mes bidons. Avant, elle me les lave. Le coca qui les a emplis la veille a laissé des traces noires et ça, une ménagère ne peut le supporter. Elle est dans ce hameau perdu, et apparemment désert, en villégiature. Seule, elle semble s’ennuyer. Elle a bien son livre posé sur sa chaise longue mais lire toute la sainte journée, ça peut devenir fastitidieux. Alors on cause. Elle va bientôt prendre une collation – une invite ? Il n’y a, me précise-t-elle, aucune alimentation, aucun café à la ronde, avant que je ne rejoigne Boniface. Justement, je dois retrouver mes copains à Bonifacio ou dans les environs. J’ai encore un gâteau de riz – merci Monsieur Yabon – et quelques biscuits, diététiques bien évidemment.
Après la bocca di Sardi – les Sardes sont donc passés par là – c’est le col di San Pietro (Saint-Pierre y est-il descendu ?) et à quelques encablures, c’est la N 198. A gauche, Porto Vecque et à droite, Boniface. Je sors la carte et calcule la distance nécessaire pour retourner vers Porto-Vecque et effectuer la boucle côtière sous la sus-dite, où sont égrenés trois petits cols. Ils étaient prévus au départ de Porto-Vecque mais, comme nous n’avons pas dormi dans la sus-dite mais plus à l’Est à Pascialella si vous m’avez bien suivi, ils manquent à l’appel de la Liste. Calcul kilométrique pour un calcul horaire. Il faut beaucoup calculer à vélo. Le km vaut du temps. Et le temps nous est compté. J'ai beau ne pas avoir l'heure - j'ai supprimé sur mon compteur l'affichage de l'heure - la trajectoire du soleil impose sa courbe. Je n’ai pas beaucoup de km aujourd'hui, encore des forces, renouvelées par l’eau, mais plus beaucoup de temps. Ce sont les données de l’équation à résoudre. Les km de chemin, c’est leur inconvénient, sont beaucoup plus gourmands en valeur temps que les km de route asphaltée. Je suis en plein calcul lorsque j’entends hurler et vociférer, et vois défiler sous mes yeux une troupe de cyclosophes lancée sur la nationale en direction de Boniface. Alors, finis les calculs, tout est réglé, je prends à droite.
Je rejoins la troupe pour frayer avec elle la fin du parcours et pouvoir affirmer philosophiquement que nous avons roulé ensemble. Je trouve un groupe rassemblé mais quelque peu magmatique, avec à sa tête, sur la file de droite, un Dimahi qui lance ses ordres, tentant d’organiser une rotation régulière, par la gauche, en vue de relais brefs. Il n’y a pas beaucoup de vent. J’ai pris un rythme pour les rejoindre. Je passe en troisième file pour prendre un relais. Mais ça monte un peu juste à ce moment-là et rapidement je m’aperçois que je suis seul. Je crains d’avoir désorganisé l’organisation mahiesque. J’attends un peu et J-B et Bernard me rejoignent. Je comprends que les deux Fred, bien que sur la route, sont quelque peu en déroute. Moments de flottement car la côte est assez longue et il y en a d’autres en vue. Je réfléchis. Car à vélo, outre calculer, il faut parfois réfléchir un peu. Nous gîtons hors Boniface et la voie qui mène à notre gîte, la route de Sartène, évite Boniface. Nous serons alors sur la route du parcours du lendemain. Or, Boniface fait partie du Brevet des Provinces Françaises et comporte en outre un petit col (Saint-Roch, près de l’église du même nom). Logique donc de partir devant pour aller à Boniface recueillir le fruit de mes peines et recouvrir celles-ci d’un menu plaisir. Un vrai plaisir car la ville est belle, le site soutient sa réputation.